CO-THÉRAPIE : UN RÔLE SPÉCIFIQUE POUR LE CO-THÉRAPEUTE

Robert Neuburger

 

Résumé

Nous sommes confrontés à deux modèles pour les co-thérapies. Certains préconisent une co-thérapie égalitaire.  Ici, c’est à une approche complémentaire que le lecteur est invité où chacun a un rôle spécifique. L’un, le thérapeute porte le poids de la responsabilité quant à la conduite de la thérapie pendant que le co-thérapeute du fait de la distance qu’il peut prendre, observe l’interaction.  Il peut et doit alors apporter des éléments d’information et surtout des propositions de lectures alternatives de la situation rencontrée, destinées à favoriser la créativité du thérapeute.

 

Co-therapy : a specific role for the co-therapist

When dealing with co-therapy one is confronted with two different models. Some would recommend an egalitarian co-therapy. In this article, the author develops a complementary approach where each therapist has a specific role. One of the therapist takes the responsiblity of the leadership of the therapy whilst the co-therapist, due to the distance he has, can observe the interaction better. He should than support the therapist with information and more specifically with alternative ways of seeing and understanding the situation, so as to favour the therapist creativity.

 

 

 

Introduction

 

Certains outils ont fait la preuve de leur utilité qui sont spécifiques du travail avec les familles et avec les couples. Ne pouvant utiliser le divan comme les psychanalystes, ce qui permet hors du regard du patient une meilleure concentration et un recul nécessaires, il a fallu inventer des outils ayant une fonction analogue mais tenant compte du contexte de notre travail de thérapeutes familiaux ou de couples. Ce sont essentiellement le fait de s’autoriser à faire des interruptions de séance afin de réfléchir à la situation rencontrée et élaborer des hypothèses et surtout de discuter et d’entendre les commentaires du co-thérapeute qui supervise le thérapeute.

À cet égard il convient de distinguer la supervision immédiate et ce que l’on peut attendre d’un superviseur extérieur dans le cadre d’une supervision didactique à distance des situations. Il sera question ici de ce que l’on peut attendre des techniques spécifiques au sein d’équipes thérapeutiques comprenant un thérapeute et un co-thérapeute superviseur, en prenant en compte les propositions de l’équipe milanaise de thérapie familiale avec G. Cecchin, L. Boscolo et de Lynn Hofmann Peggy Penn, modèle inspiré par les écrits de Gregory Bateson.

 

Co-thérapie égalitaire et co-thérapie complémentaire

 

Permettez-moi de rapporter une petite anecdote. J’ai eu l’occasion de séjourner en Polynésie à plusieurs reprises pour des raisons professionnelles. J’ai été surpris quand mes élèves m’ont rapporté qu’une des traditions à Tahiti était que le premier enfant d’une femme devait être donné à sa mère et qu’il lui servirait de bâton de vieillesse.  Cette tradition était tellement contraignante que certaines venaient accoucher en France pour ne pas avoir à se soumettre à cette obligation. Cette tradition m’a paru curieuse. En me promenant dans les iles avoisinantes, j’ai été à la rencontre de vahinés âgées pour leur demander d’où venait cette tradition.  Mes questions les ont fait rire ! « Mais Téré Ori Tané (c’est le nom que les polynésiens m’ont donné), c’est bien simple ! Quand nous étions jeunes nous avions la cuisse légère et, bien sûr, des bébés naissaient parfois. Nous avions autre chose à faire que de nous occuper d’eux, alors nous les confiions à notre mère…. » Cette anecdote illustre un propos que je tiens parfois et qui m’a aussi permis de comprendre certains comportements rigides dans des familles liées, disaient- elles par la tradition, à savoir que parfois il n’y rien de plus récent que la tradition. Il en est ainsi de la co-thérapie égalitaire, deux thérapeutes en séance, dispositif présenté parfois comme traditionnel et qui pourtant ne se retrouve que rarement et récemment dans la littérature systémique sinon sous des formes où les différences alléguées entre les thérapeutes leur permettent de créer une ambiance déstabilisante et parfois créative, je cite le double lien scindé de Ferreira utilisé de façon thérapeutique, entre autres, par Yvelyne Rey et coll. (1983). Il en est de même dans le monde psychanalytique : « La littérature psychanalytique à propos de la co-thérapie dans le cadre des thérapies familiales ou de couple est plus que pauvre ; elle est pratiquement inexistante.” (Soulié, 2001)

Dans toutes ces pratiques sont utilisées essentiellement les différences entre les intervenants alors que dans la co-thérapie égalitaire c’est plutôt le consensus entre les deux thérapeutes qui est recherché.

La référence invoquée parfois pour justifier le modèle égalitaire est le dispositif d’origine tel que le pratiquait l’équipe de Milan à ses début. Or ce qu’en disent les auteurs du modèle milanais de thérapie familiale est pour le moins plus nuancé.  Je cite : « La plupart des thérapeutes familiaux sont formés en travaillant avec un superviseur et un ou plusieurs étudiants derrière une glace sans tain. Toutefois, les équipes d’observation thérapeutique n’existaient pas avant que le groupe de Milan ne mette  à l’épreuve la formule d’une équipe de quatre personnes. Les thérapeutes derrière l’écran devaient équilibrer les deux autres qui se trouvaient dans la salle avec la famille. La composition des couples pouvaient varier  de famille en famille. Mais un thérapeute de chaque sexe était toujours présent, selon l’idée ancienne d’émulation (role model) de la co-thérapie conjugale.

Par la suite l’équipe de Milan se divisa en paires. Après la séparation de Boscolo et Cecchin de Selvini et Prata, l’élément bisexuel disparut ainsi que l’idée de recevoir les familles à deux dans la salle de thérapie. Par ailleurs, la fin d’une équipe à quatre personnes ne semblait pas forcément une mauvaise chose : cela paraissait au contraire plus économique et moins pesant. La condition nécessaire et suffisante pour constituer une équipe thérapeutique semblait être que celle-ci puisse se conformer à l’idée de Bateson d’une vision binoculaire. Du moment qu’une personne pouvait s’immerger dans la famille pendant qu’une autre observait – l’un se penche à la fenêtre alors que l’autre reste assis au pieds du premier- une dimension de profondeur pouvait être obtenue. »

  1. Miermont (1987) résume ce qui est le support spécifique du travail à deux lors des thérapies familiales et des thérapies de couple : « Le recours à la co-thérapie dans le traitement des groupes familiaux permet une répartition des tâches qu’il est impossible d’envisager pour un thérapeute isolé… Les thérapeutes peuvent se partager la double fonction d’observateur-participant. Le co-thérapeute permet au thérapeute souvent « phagocité » par le système familial de prendre du recul et d’éviter des contre-attitudes qui annulent sa neutralité. Il lui propose un éclairage nouveau et analyse sa fonction sein du système familial. La conduite des entretiens en est souvent modifiée, dans le sens d’une plus grande souplesse et d’une meilleure adéquation aux difficultés spécifiques de chaque famille par un traitement extemporané des phénomènes d’inter-transfert et d’aliénation. »

Le dispositif présenté parfois comme modèle de co-thérapie à savoir un modèle égalitaire sans leadership pose pour le moins problème outre le fait de contrevenir aux conseils de Bateson d’une vision binoculaire. En effet, et Gianfranco Cecchin le rappelait, être thérapeute, c’est avant tout être responsable. Dans une co-thérapie conçue ainsi, qui est responsable de la conduite de la thé­rapie et de ses effets ? On voit le problème éthique que cela soulève, mais égale­ment des problèmes techniques pour autant qu’il s’agisse réellement de co-thé­rapies et non d’une façon démagogique de nier un rapport hiérarchique de savoir ou de pouvoir ou un dispositif contra-phobique servant à gérer l’angoisse suscitée par le fait de se trouver seul(e) face à une famille ou un couple. S’il s’agit réellement d’une co-thérapie où les deux thérapeutes sont engagés à égalité dans le processus des séances, deux risques se profilent : ou les deux intervenants ne sont pas en accord et le risque est un conflit ouvert ou pire, larvé, qui entraînera chacun à saboter les efforts de l’autre, ou bien encore plus pernicieux, deux intervenants qui s’apprécient et qui parfois ont des liens d’amitié, ce qui fait que chacun va s’adapter à l’autre et le résultat sera une thérapie «eau tiède» qui en fait n’est que le produit d’une négociation. Ils vont donc privilégier la préservation de leur bonne entente à la conduite d’une thérapie centrée sur l’intérêt des patients. Cette conséquence est relevée par Jacques Miermont  de même qu’il signale le risque que provoque le fait que la famille ou le couple rencontrés peut analogiquement créer une différence entre les thérapeutes : « La tendance de la famille à diviser l’équipe en bon et mauvais thérapeutes est fréquente » ce qui ne sera pas sans conséquences sur leurs relations. Il signale également la question du leadership rejoignant le propos de Siegi Hirsch : « Moins il y a de hiérarchie exprimée, plus il y a de hiérarchie ».

Il est important que chaque thérapeute se sente responsable de la thérapie qu’il mène et de la façon dont il la mène. Le principe Selvinien est que si le co-thérapeute peut et doit donner sa vision de l’interaction au thérapeute, c’est le thérapeute qui décide de son approche. Cela peut être mis en place pour une situation donnée. Il est souhaitable que pour la situation suivante les rôles d’inversent dans l’équipe thérapeutique et que celui qui menait la thérapie devienne le co-thérapeute et le co-thérapeute assume la place de thérapeute. Être thérapeute, s’est se sentir responsable de la conduite de sa thérapie, de ses choix d’intervention.

 

Un rôle spécifique pour le cothérapeute.

Il y a différentes façons de concevoir le rôle du co-thérapeute (Neuburger 2016). Je présente ici une conception reliée à ce que von Foerster appelait l’éthique du choix. En effet, il y a plusieurs difficultés dans l’exercice de la profession de thérapeute de famille et de couple qui tiennent à la possibilité de l’exercice d’une certaine neutralité. Ce que j’entends par neutralité est repris d’une réflexion de G. Cecchin qui définissait ce mot comme étant l’équivalent de l’exercice d’une curiosité, à la quelle j’ai rajouté l’adjectif bienveillante. L’idée de Cecchin était que si le thérapeute pense avoir compris une situation, c’est à dire s’il confond hypothèse et réalité, il a perdu sa neutralité. Être thérapeute était pour lui avoir la capacité de créer des réalités alternatives, d’autres lectures que celle qui nous est souvent suggérée par les patients. L’on sait que la plupart des demandes qui nous sont faites le sont sous la forme d’une logique causale linéaire : tout irait mieux si le patient allait mieux ou si l’autre partenaire du couple changeait, ce qui parfois provoque des contre-réactions tout aussi causales-linéaires de la part des thérapeutes qui peuvent penser que si les parents changeaient ou si l’autre partenaire y mettait du sien tout irait mieux. C’est ici que peut intervenir le co-thérapeute qui assume la place de superviseur. Son rôle, dans cette lecture, est de s’assurer que le thérapeute a conservé suffisamment de liberté pour penser la situation avec d’autres modèles, d’autres logiques qui seraient moins enfermantes pour les personnes rencontrées et pour lui-même.

C’est, ce que j’appelle l’exercice de la neutralité épistémologique,  celle qui est à la recherche de la lecture de la situation offrant le plus de possibilités d’ouvertures, ce qu’une épistémologie causale linéaire n’offre en général pas.

 

La neutralité épistémologique

 

La vision proposée ici émane d’une théorie que l’on a nommé le contructivisme radical, vision qui a également inspiré en Europe Mara Selvini et son équipe, Philippe Caillé, Yveline Rey, Mony Elkaim, entre autres. Ce que j’appelle neutralité épistémologique se réfère aux travaux de von Foerster, inventeur du constructivisme.

L’essentiel de sa théorie peut être illustré par un conte d’Anatole France :  » Écoutez cette fable : un jour un miroir dont la surface était parfaitement plane rencontra, dans un jardin, un miroir convexe.

  • Je vous trouve bien impertinent, lui dit-il, de représenter la nature comme vous le faites. Il faut que vous soyez fou pour donner à toutes les figures un gros ventre avec des pieds et des têtes grêles, et changer toutes les lignes droites en lignes courbes.
  • – c’est vous qui déformez la nature, répondit avec humeur le miroir convexe : votre plate personne s’imagine que les arbres sont tout droits parce qu’elle les fait tels, et que tout est plan hors de vous et comme vous. Les troncs d’arbres sont courbes. Voilà la vérité. Vous n’êtes qu’un miroir trompeur.
  • Je ne trompe personne, reprit l’autre. C’est vous, compère convexe, qui faites la caricature des hommes et des choses.

La querelle commençait à s’échauffer quand un géomètre passa par là. C’était, dit l’histoire, le grand d’Alembert.

  • Mes amis, vous avez raison et tort tous les deux, dit-il aux miroirs. Vous réfléchissez tous deux les objets selon les lois de l’optique. Les figures que vous en recevez sont l’une et l’autre d’une exactitude géométrique. Elles sont parfaites toutes deux. Un miroir concave en produirait une troisième fort différente et tout aussi parfaite. Quant à la nature elle-même, nul ne connait sa figure véritable et il est même probable qu’elle n’a de figure que dans les miroirs qui la reflètent. Apprenez donc, messieurs les miroirs, à ne pas vous traiter de fous parce que vous ne recevez pas le même reflet des choses. »[1]

Cette histoire illustre ce qui se passe lorsque l’on présente une situation dans un groupe de formation. Les avis des participants divergent sur la compréhension du problème, sur ce qu’il convient de faire, la façon d’intervenir, sur l’objectif de la thérapie. Comment, si nous avions une vision objective, comprendre ces différences de point de vue ? Chaque explication est convaincante. Par quel mécanisme une même situation peut-elle être perçue si différemment ? On a le sentiment que chacun a regardé la situation au travers un prisme différent. Quelle est la nature ce prisme ? Dans son article intitulé « la construction d’une réalité » H. von Foerster montre à l’aide d’arguments neuro-biologiques, que nous ne percevons pas LA réalité mais UNE réalité qui n’est que la description d’une réalité parmi d’autres possibles.

La perception « d’une réalité » est le produit (reliquat) d’un processus qui élimine, qui calcule, qui crée des informations, qui passent de l’ordre quantitatif, puisque les organes de sens ne transmettent les informations que sur un mode quantitatif, à l’ordre qualitatif (perception des formes, des couleurs, des idées, des sensations). A lieu un processus que von Foerster qualifie de computation récursive illimitée qui permet ce passage du quantitatif au qualitatif.

Ma contribution à ce courant a été de montrer, que ce qui importe pour faire apparaître une réalité parmi d’autres est la matrice, le cadre de pensée, le langage, le modèle avec lequel les informations sont traitées, «processées». L’idée n’est pas nouvelle G. Bateson avait parlé de système croyance-perception autovalidant. Selon mon hypothèse nous disposons de plusieurs modèles : suivant le code, le modèle, la logique choisi, le langage utilisé, il est possible, à partir des mêmes éléments de faire apparaître des réalités différentes qui ont toutes la même valeur de vérité mais pas les mêmes effets pragmatiques. La recherche n’est pas celle de la vérité sur la situation mais du modèle de pensée qui créera la réalité qui permettra d’intervenir de la façon la plus efficace. C’est répondre à la question de l’éthique comme la définissait von Foerster à savoir la capacité d’augmenter les choix possibles. Ici ce sera le choix de la lecture la plus adéquate pour aider une situation donnée.

Nous sommes aptes à créer diverses réalités selon les contextes, plusieurs cadres autovalidants « croyance-perception ». Cela nous donne des possibilités d’adaptation, de survie et parfois même de plaisir.

 

Pratique de la co-thérapie

 

Dans cette optique, la fonction du co-thétapeute est de « nourrir » le processus thérapeutique en apportant des lectures alternatives de la situation rencontrée. Il peut, à l’aide de ces modèles de pensée, de ces matrices logiques proposer des lectures alternatives des situations. Cela devait  permettre au thérapeute d’émerger de la présentation initiale que font les couples de leurs difficultés qui en général ne comporte pas de solutions, chacun étant persuadé que l’autre est « la cause » de problèmes.

Pour cela, il est important que le superviseur fasse émerger de par son questionnement la logique qui sous-tend  les hypothèses du thérapeute. La question n’est pas celle de la vérité de ce sa lecture mais celle de sa fonctionnalité. Si le thérapeute pense  ou décrit la situation sur le mode par exemple d’une causalité linéaire, quelles sont les chances  pour que cette lecture débouche sur de propositions thérapeutiques pouvant aider la famille ou le couple rencontrés. Il est donc important que lors de la discussion derrière le miroir, le co-thérapeute, outre ses propres observations, puisse faire saisir au thérapeute avec quelles lunettes logiques il perçoit la situation et si cette vision sera fonctionnelle ou non dans la thérapie.

Pour ma part, j’ai opté pour le protocole suivant : lors du premier entretien avec une famille ou un couple, il est convenu entre thérapeute et  co-thérapeute une interruption après quinze à vingt minutes de séance. Pourquoi une interruption programmée? Pour que celle-ci n’ait pas valeur de jugement sur le travail du thérapeute. Ces quinze à vingt minutes suffisent largement pour que la famille ait déjà imposé une image d’elle-même au thérapeute et réciproquement. Cette première interruption sera mise à profit pour explorer l’interaction thérapeutique, autrement dit le processus de co-création tel qu’il s’est installé. L’urgence, à ce temps de la thérapie, est, pour le co-thérapeute, de s’assurer que le thérapeute n’est pas aliéné par l’image immédiate qu’il a du couple ou de la famille et de leur hypothèse portée par leur description des difficultés alléguées, description qui implique le plus souvent l’utilisation d’une logique causale linéaire qui risque d’entrainer le thérapeute et le couple dans une danse sans fin.

Pour cela, le co-thérapeute peut interroger le thérapeute sur sa vision du problème, comment il interprète la situation. Certaines questions peuvent être utiles à cet égard :

– Que pense le thérapeute des deux membres de ce couple (il pourrait s’agir d’une famille que la démarche serait la même) en termes d’adjectifs qualificatifs ?

– Que pense le thérapeute de ce couple en termes de qualificatifs ?

– Que pense le thérapeute de ce que la famille pense des systèmes d’aide et de thérapie en général ?

 

– Que pense-t-il qu’ils pensent de lui en particulier ?

Les informations obtenues peuvent ou non coïncider avec ce que le co-thérapeute a pu observer des interactions entre le thérapeute et la situation rencontrée mais dans tous les cas, une fois ces informations obtenues, il s’agit de les rendre fonctionnelles. La question est: « comment permettre au thérapeute d’échapper à ce piège imaginaire, si c’est le cas » ?

En fonction des réponses du thérapeute, le co-thérapeute pourra alors proposer des lectures alternatives si nécessaire.

Ici, je présente quatre modèles ou cadres, ou matrices, ou langages, permettant de faire apparaître, de créer des réalités alternatives telles que le co-thérapeute peut les présenter au thérapeute en cas de besoin. Ce chiffre n’est pas limitatif. Ces modèles de pensée sont les prismes au travers desquels nous créons ou, selon l’expression favorite de von Foerster, nous pouvons faire émerger une réalité parmi d’autres possibles. Ainsi, le même symptôme, la même problématique peut faire l’objet de lectures distinctes selon la logique qui est utilisée par celui qui l’observe.

 

Prenons un exemple clinique et voyons ce que peut apporter comme aide le co-thérapeute. Il s’agit du résumé d’une première séance d’une thérapie de couple.

Monsieur Jean vient en consultation de couple avec et sur la demande de son épouse, Pétra. Tous deux sont des êtres séduisants, voire élégants.

Elle a 53 ans, est cadre supérieur en entreprise, voyage beaucoup, est absente du foyer deux à trois jours par semaine. Elle est issue d’une école d’ingénieurs où les filles étaient rares et a connu son mari car il avait été admis dans la même école mais quelques années avant elle. Ses parents sont divorcés, sa mère est dépressive et son père à quatre vingt ans, est en pleine forme, fait du sport, a une amie avec laquelle il ne cohabite pas. Elle est fille unique, a fait une psychanalyse dans le passé.

Lui, est également cadre supérieur mais voyage moins qu’elle, environ une semaine tous les mois et demi. Ses parents vivent en province, vont bien. Il est également enfant unique. Il n’a jamais rencontré de thérapeute, dit moins se poser de questions existentielles qu’elle.

Le couple s’est constitué alors qu’ils étaient jeunes, respectivement vingt et vingt trois ans, dans le cadre de l’école d’ingénieurs. Leur mythe fondateur est que ce serait elle qui l’aurait approché en premier. Nous verrons que cette croyance a eu des conséquences. Elle l’aurait remarqué car il n’était pas comme les autres, semblait plus original, moins pris dans le moule, cheveux longs par exemple.

Ce qui a intéressé Jean et l’a décidé à poursuivre sa vie avec elle était son originalité. Par cela il cite ses mœurs alimentaires. Elle était et est toujours contre la consommation de viandes quelles qu’elles soient, contre les laitages et pour l’utilisation de graines dans l’alimentation. Également, le fait qu’elle avait une grande culture cinématographique.

Ce qui a intéressé Pétra était ce qui a été cité plus haut à savoir son aspect non conforme.

Ce qui les a uni est aussi, bien sûr, leur goût commun pour les maths, pour les sciences de façon générale.

Ils ont eu deux enfants. L’aîné, vingt ans, prépare son entrée dans une école d’ingénieurs, a une copine déjà très présente au foyer des parents. La cadette, dix sept ans est en terminale. Les deux vont quitter le foyer l’année prochaine, le fils pour une école en province, elle pour une formation de plusieurs années aux États Unis.

Quel est le motif de la consultation ?  Pétra est à l’origine de la demande d’aide. D’ailleurs, on fera le constat qu’elle est à l’origine de la plupart des initiatives dans le foyer familial, mais qu’elle doit se montrer active du fait de la passivité alléguée  de son mari. Jean dit que lui n’aurait pas pensé à consulter, mais il reconnaît qu’il y a un problème qui se profile. Actuellement, ils se retrouvent à cinq le weekend avec l’amie du fils. Ils sont très pris par leur rôle de parent. Ainsi, tous les dimanches ils vont dans le studio de leur fils pendant que celui-ci est chez eux avec son amie pour faire le ménage, apporter des draps propres ainsi que le linge, remplir le frigidaire, le tout afin qu’il puisse se consacrer entièrement à la préparation de ses concours. Il dit : « Nous sommes des parents-poules ! Nos weekend commencent le dimanche à dix neuf heure ! ». Leur sexualité est « calme », « trop calme et routinière », dit Pétra. D’ici un an, ils ne seront plus que deux. Jean pense qu’il n’y a pas actuellement assez de temps pour le couple, mais que lui s’en accommode, il aime bien la routine. Il laisse entendre que c’est toujours sa femme qui décide au foyer, ce à quoi elle dit ne plus supporter que lui l’appelle « l’Ayatollah », qu’elle est bien obligée de décider car lui, bien que très intelligent hors de la maison, laisse son intelligence à la porte de leur foyer. Elle ne supporte plus ces gags la concernant, ne les vit pas comme de l’humour mais comme de l’ironie. On sent que le fossé s’est creusé entre eux. Ils communiquent peu sinon à propos des enfants ou du travail. Jean est conscient des problèmes qui se profilent dans un futur proche, d’une part parce qu’il sera souvent seul du fait des voyages professionnels de Pétra, et du fait que le couple devra se retrouver.

 

Lors de la pause, le thérapeute exprime son vécu. Pour cela le co-thérapeute peut utiliser un questionnaire simple qu’il convient d’adapter à chaque situation et dont l’objet est de faciliter l’expression du vécu du thérapeute, celui qui  va conditionner la façon dont il pourrait concevoir son rôle.

 

– Que pense le thérapeute des deux membres de ce couple en termes d’adjectifs qualificatifs ?

– Que pense le thérapeute de ce couple en termes de qualificatifs ?

– Que pense le thérapeute de ce que ce couple pense des systèmes d’aide et de thérapie en général ?

 

– Que pense-t-il qu’ils pensent de lui en particulier ?

Pourquoi en termes d’adjectifs qualificatifs ? parce que l’urgence, à ce temps de la thérapie, n’est pas d’élaborer des hypothèses complexes, mais de s’assurer que le thérapeute n’est pas aliéné par l’image immédiate qu’il a de la famille.

 

En l’occurrence, le thérapeute exprime qu’il a du mal avec Petra qu’il trouve castratrice, mais aussi avec Jean qu’il trouve trop passif.

Quant au couple, il le trouve mal parti, n’ayant que peu de liens entre eux et beaucoup de rancunes accumulées.

Il pense que Madame ne croit pas trop aux possibilités de changements qu’elle situe entièrement du côté des efforts que devrait faire son mari.

Il n’a pas l’impression qu’un lien de confiance se soit installé entre lui et eux, les trouve très « narcissiques » malgré leurs problèmes.

 

Le thérapeute très honnêtement a dévoilé qu’il craint d’avoir des difficultés avec ce couple du fait essentiellement de l’attitude revendicatrice de Petra. Il risque alors d’être tentée d’obtenir des changements de l’attitude de Petra ce qui risque de l’entraîner dans une escalade symétrique. De même s’il essaye de rendre Jean plus sensible aux revendications de son épouse.

 

Il est clair alors pour le co-thérapeute que le thérapeute est pour le moment enfermé dans une vision causaliste. Qu’est-ce à dire ?

 

Une vision causaliste

« Je suis aveugle si je ne sais pas que je suis aveugle, je ne suis plus aveugle, si je sais que je suis aveugle » s’exclamait von Foerster ! Qu’entendait-il par là sinon le fait que si je suis convaincu que la réalité que je construits est « la » vérité, alors je me rends aveugle à d’autres perceptions qui me donneraient une vision différente de la situation. Il nous introduit ainsi à ce qu’il appelle l’éthique qu’il définit comme étant une attitude qui augmente les choix possibles. Choix de quoi ? Du type de perception que l’on peut créer avec des regards différents. Ainsi, dans cette situation, les réponses au questionnaire proposé plus haut montrent clairement que le couple a imposé sa vision du problème au thérapeute. C’est la logique privilégiée dans le monde occidental et en particulier dans l’enseignement mais aussi en médecine, en psychiatrie actuellement. Pour cela, je dois parcelliser l’objet observé, ici le couple. Je vais donc voir deux objets, Jean et Pétra. Puis je dois me poser la question de la causalité. Quelle est la cause de leur problème ? Dans la situation présentée, le questionnement, l’échange qui a lieu entre le thérapeute et le co-thérapeute lors de la pause montre que le thérapeute est happé par le couple dans le sens de percevoir la situation comme le produit de deux causalités : lui, parce qu’il est trop passif, et elle, parce qu’elle est trop autoritaire. S’il reste dans cette logique, cela va définir le but de son intervention : faire en sorte que lui se montre plus actif, et qu’elle modère son caractère autoritaire. Cette observation est une réalité crée par un regard que l’on va qualifier de « causal-linéaire » : on cherche la cause, on agit sur la cause et tout doit redevenir normal : A, la cause, entraîne B, le problème, supprimons A et  le problème, B, disparaît. La question qui se pose est celle-ci : quelles sont les chances de réussite d’une telle vision ? Elles sont faibles car chacun des deux est persuadé que la clé du problème est chez l’autre, donc aucun n’aura le désir de changer puisque c’est l’autre qui doit le faire… Cette image ne correspond pas à un défaut du couple ou à un défaut chez le thérapeute, mais, bien au contraire, elle donne des informations précieuses sur l’interaction thérapeutique que seul le thérapeute peut révéler, de par sa position au contact du couple, en première ligne.

Au travers de ce qu’il a observe ou lors du débriefing dans l’interruption de séance, le co-thérapeute a réalisé que le thérapeute a des difficultés de se sortir d’une vision causale linéaire. Il prend en compte ces informations et va tenter de proposer au thérapeute d’autres lectures de la situation qui, outre d’ouvrir sur des perspectives thérapeutiques, pourront aussi lui conférer une position plus confortable face au couple.

La question à débattre entre co-thérapeute et thérapeute n’est pas celle de la vérité de l’interprétation proposée mais sa fonctionnalité. Chaque lecture a la même valeur de vérité, mais toutes ne sont pas équivalentes en terme de fonctionnalité. La question importante est donc : avec quel modèle, donc quelle hypothèse, le thérapeute va-t’il pouvoir poursuivre la thérapie ?

Pour cela, il dispose d’une panoplie de propositions alternatives telles qu’elle vont être décrites ci-dessous. L’ordre des propositions n’est pas un exercice imposé. Il faut considérer ces alternatives comme une boîte à outils dans laquelle le co-thérapeute pourra piocher l’hypothèse de travail qui lui paraitra la plus adéquate.

 

1) Une lecture circulaire : passer du  « pourquoi ? » au « comment ? ».

 

Y-a-t-il un autre regard qui, porté sur le couple, donnerait une autre lecture qui, elle-même engendrerait des propositions thérapeutiques différentes ? Le co-thérapeute pourra par exemple proposer au thérapeute de s’intéresser plus aux interactions dans ce couple plutôt qu’à chacun des deux partenaires.

Dans ce sens, on peut décider qu’au lieu d’observer les deux objets séparément, on observe les interactions entre eux. Cet autre regard va faire émerger une réalité bien différente : on percevra bien vite un jeu entre Jean et Pétra : plus elle se montre active, plus, lui, se met dans une position passive, voire de victime, ce qui exaspère Pétra qui n’en devient que plus active jusqu’au moment où elle se décourage et renonce. Le jeu peut alors recommencer. La logique inventée par la cybernétique sert ici de matrice pour l’observateur : elle permet d’introduire la notion de « causalité circulaire » appelée aussi boucle en feedback mot qui signifie boucle qui se nourrit en retour. Effectivement,  plus Pétra est active et exige que Jean le soit, plus lui y répond en se repliant sur lui même  sur un mode passif, ce qui légitimement exaspère Pétra qui se montre encore plus exigeante, ce qui en retour confirme Jean dans sa position passive agressive etc… da capo. Un point important qui justifie le nom de feedback, nourrir en retour : chaque partenaire ne fait pas que réagir à la réaction de l’autre, il réagit en avance, dans le sens où sa réaction est liée à ce qu’il pense savoir de ce que sera la réaction de l’autre, jusqu’au moment où la situation devient explosive, mais les voyages de Pétra permettent aux deux partenaires de prendre un peu de distance et au retour le jeu de reprendre. Les absences de Pétra ont la fonction de ce que l’on appelle le feedback négatif, c’est à dire la manoeuvre qui remet les pendules à zéro, donc qui favorise en cela la poursuite du jeu qui en l’absence de feedback négatif finirait par faire exploser la situation. Quand les couples viennent nous consulter, c’est souvent parce que le feedback négatif ne fonctionne plus ou mal. Le danger est que le thérapeute prenne cette fonction. C’est ce que Francisco Varela a pu observer lors d’un de ses séjours aux Etats-Unis (communication personnelle). Il était en train d’écrire un livre et avait loué une maison pour la saison. Celle-ci disposait d’un porche à l’américaine où il s’installait pour travailler. Il raconte qu’en face, était installé un thérapeute de couple. Il voyait des couples arriver, manifestement en conflit, ne se regardant pas, le visage fermé. Après une heure, il les voyait sortir, souriants, se tenant amoureusement par  la main. Il est resté à ce poste d’observation plusieurs mois. De ce fait, il a vu revenir les mêmes couples pour les séances suivantes. Et le scénario de se répéter : ils arrivaient en voiture, chacun sortait de son côté, le visage fermé, sans se toucher puis, sortir comme transformés. Mais pour combien de temps ? On peut sans peine imaginer que les séances fonctionnaient comme des feedback négatifs, des réconciliations artificielles qui au mieux, ne faisaient que préserver l’homéostasie du système. Le thérapeute avait manifestement été absorbé dans le jeu du couple et était devenu de ce fait une partie du problème, participant ainsi à la prolongation de la problématique en parant à tout changement.  On peut observer des jeux chronicisant analogue en psychiatrie lorsque le patient est hospitalisé à répétition à la demande des familles, l’hôpital jouant le rôle de feedback négatif. Il est donc important de percevoir le jeu circulaire des couples afin de ne pas être emporté par lui. Tout aussi important est de faire en sorte qu’ils prennent conscience de ce jeu qui ne comporte que des perdants,

Le co-thérapeute pourra alors proposer au thérapeute de faire une exploration circulaire des interactions dans le couple lors des conflits soit en utilisant un questionnement centré sur ces interactions soit à l’aide d’une sculpturation phénoménologique.

 

2) Regard systémique I, la fonction de cette répétition, modèle crise et changement.

 

Le co-thérapeute proposer au thérapeute, si besoin est, une lecture que l’on peut qualifier de systémique premier modèle :

Qu’apporte un regard systémique et qu’entend-on par « systémique » ? Un système est défini comme étant un ensemble contenant des éléments en interaction entre eux et avec l’ensemble. C’est une collection ou un groupement d’objets distincts ; ces objets s’appellent les éléments de cet ensemble. Soit  un ensemble, quand  est un élément de , nous disons que  est dans  ou que  appartient à . Avoir un regard systémique par rapport à un couple, signifie que nous considérons les deux membres du couple comme des éléments certes distincts, mais appartenant à un même ensemble appelé couple. Leurs relations sont donc doubles : relation entre eux, chacun existant dans le regard de l’autre, et relation du fait qu’ils appartiennent tous deux à un même ensemble nommé couple. Cette façon de concevoir le couple lui donne une vision dynamique. Le regard systémique crée un ensemble qui a deux caractéristiques fondamentales si l’on prend en compte les découvertes du père de la systémie, Ludwig von Bertalanffy : en premier l’affirmation qu’un système est plus ou autre chose que la somme des éléments qu’il contient. Quelles sont les conséquences de cette affirmation ?  La plus importantes est l’autonomie du système. Cela signifie qu’à partir du moment où l’on appartient à un ensemble, ici le couple, le système a un pouvoir sur ses composants. Il ne fait pas que contenir les éléments comme le ferait un vase de fleurs. Il détermine une part du comportement des éléments contenus dans le système. Ainsi le maintien d’une homéostasie, et aussi une interdépendance des éléments telle qu’un changement d’un élément entraîne un changement de la totalité des éléments. Ceci rend compte du peu d’efficacité d’une approche causale linéaire qui suppose que le changement d’un élément, indépendamment de l’autre, peut changer la totalité. Von Bertalanffy nous donne une métaphore qui a été reprise par l’équipe de Milan avec Mara Selvini à sa tête pour décrire le fonctionnement d’une famille, mais qui est aussi valide pour un couple, à savoir une vision dynamique du système : un ensemble d’éléments en interaction évolue sur un mode non prédictible et total. Certes on peut introduire un changement du fait d’un seul des éléments, mais le changement ne saurait rester isolé. Si l’un des éléments change, tous les éléments vont changer de façon à rétablir une homéostasie. Mais la nature du changement, de la disposition des éléments sera imprédictible. En pratique, que donne cette métaphore ? Elle peut être reprise avec une terminologie différente. On peut parler ici de crise et de changement. Si l’on suit la métaphore systémique, un couple est un ensemble évoluant dans le temps. Des changements peuvent survenir dans une partie du système. Celui-ci sera alors contraint de changer dans son ensemble. Ainsi dans l’exemple clinique présenté, le fait que les enfants vont quitter le nid familial, va imposer au couple de Jean et Petra la nécessité de changer. On peut appeler ce passage, une crise, mais au sens positif du mot qui définit cet état intermédiaire lorsque le passé est mort et le futur n’est pas encore né. Ce n’est pas une simple adaptation, c’est un véritable changement qui sera nécessaire. Un changement n’est pas une adaptation, car il nécessite non pas de redisposer autrement les éléments antérieurs, mais une véritable invention de la part des partenaires. Cette créativité nécessaire est ce qui caractérise les couples quand ils vont bien. On voit, en ce qui concerne le système Jean et Petra, au seuil d’un changement nécessaire, des doutes émerger sur leur capacité à changer. C’est une autre lecture de leur problématique qui émerge avec l’introduction d’un regard systémique : celui d’un système en panne de créativité, d’impression de temps arrêté. Cette hypothèse de travail peut inciter le thérapeute à utiliser des outils spécifique découlant de cette lecture des problèmes exprimés par le couple tel la prescription de symptôme ou connotation positive du symptôme préconisée par l’équipe selvinienne qui consiste par à montrer la fonction homéostatique des interactions redondantes à savoir qu’elles empêchent tout changements, ce qui peut-être est déplaisant mais qui empêche tout changement important dans le couple. Ou bien le thérapeute peut alors décider de proposer une prescriptions de rituel dont la fonction anti-homéostatique peut être à même de déclencher une crise nécessaire, ainsi proposer au couple des sorties régulières.

 

 

3) Regard systémique II

 

La deuxième systémie s’inspire également d’une proposition de von Bertalanffy qui affirme qu’aucun système ne peut exister isolé. Il parle de systèmes ouverts dans le sens où tout système est en interaction avec son environnement. Donc la question est : comment un système comme le couple peut-il créer son espace d’intimité, c’est à dire son identité, tout en gardant des relations avec le monde extérieur ?

Quelle est la source de cette créativité ? Elle git, et j’utiliserai ici une métaphore emprunté à Francisco Varela, à un fonctionnement que je qualifierais « autopoïétique ». Varela, qui était biologiste, s’est intéressé à ce qui maintenait une cellule en vie. Il a montré que le secret était dans sa capacité à maintenir une différence entre son milieu intérieur et le monde extérieur dans lequel elle baigne. Cette capacité, selon lui, était liée à une « danse autopoïétique » entre des mondes d’éléments qui constituent une cellule. Chaque monde, celui des mitochondries ou du noyau, par exemple, exerce une influence sur  les autres qui a comme effet d’enrichir les capacités reproductives des autres. Ce très court résumé de la pensée de Varela, m’a amené à considérer le couple come une cellule dont la survie est lié à sa capacité à préserver une différence, ici l’intime du couple , avec le monde extérieur, son environnement quel qu’il soit. Comment y parviennent les couples ? C’est à partir d’un dispositif interne, celui qui est le support de leur identité, qui les distingue des autres couples à savoir son dispositif mythique et rituel. J’ai imaginé que le support de la créativité des couples, son « moteur interne », était une danse autopïétique entre les pôles mythiques et rituels, chacun enrichissant l’autre : si le pôle mythique est bien structuré, cela va enrichir et valoriser le pôle des rituels et réciproquement, le tout conférant alors une capacité créative dans le couple afin qu’il repose sur une base sécurisante. Les dysfonctionnements seraient liés à une perte de créativité qui les rend incapables de trouver leurs propres solutions. Dans les cas où le cœur du couple est altéré, atteintes aux mythes ou /et aux rituels, leurs créativité s’effondre et le recours au thérapeutes est une ultime tentative pour trouver des solutions. On comprendra aussi que ce n’est pas une démarche facile, car c’est reconnaître un échec du couple à résoudre ses propres problèmes. Dans le cas de Jean et Petra, on remarquera la pauvreté de leurs rituels dans le sens où ils se sont transformés en habitudes. Ils ont perdu leur fonction qui est celle des rituels de renforcer le sentiment d’intimité, d’appartenance. Quant à la dimension mythique de leur couple, elle est bien écornée également : dans un échange lors d’une séance ultérieure, le co-thérapeute a pu suggérer au thérapeute que le couple souffre d’une banalisation de son image qui, au départ, était celle d’un couple exceptionnel par le fait de leur culture commune, car il est peu banal que deux êtres se constituent en couple à partir d’une appartenance commune à une école où les garçons étaient à l’époque largement majoritaires du fait de son orientation basée sur l’étude des mathématiques. Le reproche le plus important qu’elle adresse à Jean est qu’il laisse son intelligence à la porte de la maison, ce qu’elle vit comme le fait de ne plus être reconnue comme une partenaire à part entière. Le thérapeute peut alors faire appel à l’une au l’autre des techniques destinées à faire émerger la mythique du couple, le blason ou autre. Ici,  le thérapeute a repris cette idée en faisant ce que j’appelle « une greffe mythique ». Il a pu leur exprimer que ce dont ils souffraient était de s’être éloignés d’une qualité de leur couple, sa spécificité qui était de s’être constitué dans l’égalité des savoirs dans un domaine plutôt masculin, donc leur capacité à dépasser les convenances habituelles. Cette « greffe mythique » est une reconnaissance  de qualités du couple destinée à éveiller leurs capacités créatives par une certaine renarcissisation ou une renarcissisation certaine. Il est plus utile, comme le disait Georges Devereux (1970), d’aller à la rencontre des ressources de nos patients plutôt que de leurs manques.

 

 

4) Le modèle constructiviste et la neutralité du thérapeute

Le modèle constructiviste implique que ces différentes lectures, les différents langages précités, sont complémentaires. Lorsqu’un cadre de pensée est utilisé, les autres réalités ne sont plus perçues, mais nous savons qu’elles existent. Nous sommes « sourds » ou plutôt « aveugles » comme dit H. von Foerster quand nous ne percevons qu’une réalité, mais nous ne sommes ni tout à fait « sourds » ni tout à fait « aveugles » si nous savons qu’il en existe d’autres.

Le dysfonctionnement d’un couple est lié classiquement à une cause (problématiques personnelles chez l’un voire les deux partenaires), ou à un problème de nature communicationnelle (boucles rigides redondantes), ou bien à l’impossibilité alléguée de changer, ou bien à sa fuite dans le changement. Enfin, certains évoquent un problème d’identité du couple.

Dans une optique constructiviste, ce qui importe est la nature de l’aveuglement des partenaires, les lectures auxquelles ils ont renoncé, privilégiant l’une d’entre elles, souvent la lecture causaliste, chacun attribuant la source de ses difficultés à l’autre.

Le thérapeute constructiviste a pour objectif de redonner au groupe des possibilités de réinvestir d’autres niveaux de lecture, de complexifier ses relations au monde. La créativité du couple peut se manifester s’il dispose de lectures alternatives et c’est là que le co-thérapeute trouve sa fonction, celle de faciliter au thérapeute l’usage de sa neutralité telle que Cecchin la concevait, à savoir que sa curiosité exercée sur le couple à l’aide de ces différents outils soit alimentée par des propositions qui lui permettent de se dégager des hypothèses premières dans lesquelles il risque de s’enliser. Le thérapeute appuyé par le co-thérapeute peut ainsi disposer d’une liberté de choix du modèle le plus adéquat face à une situation donnée.

On peut alors parler d’un processus de co-création où couple, thérapeute et co-thérapeute se lient dans une danse « autopoïétique » destinée à favoriser l’émergence de solutions originales.

 

 

Références bibliographiques

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  1. Reidel publishing company Doordrecht 1980

Miermont J. Dictionnaire des thérapies familiales, théories et pratiques Payot éd. p. 141à 143

von Bertalanffy L., Théorie générale des systèmes (Dunod, 1973)

von Foerster H. La construction d’une réalité , dans P. Watzlawick, dir., L’invention de la réalité, Paris, Le Seuil, 1988, p. 45-69

Bateson G. Vers une écologie de l’esprit, tome I, Paris, Le Seuil, p. 230. 4.

France A. in  Les fous dans la littérature Georges Londeix (Castor Astral éd. 1993)

Boscolo L. Cecchin G. et coll, Le modèle milanais de thérapie familiale  ESF éditions 1993.

Pocreau J.B.  et coll  La cothérapie en psychologie clinique interculturelle in Santé mentale au Québec, vol. 38, n° 1, 2013, p. 227-242.

Couette S. et coll, Heurts et bonheurs de la cothérapie Le Journal des psychologues, 2/2006 (n° 235), p. 70-73.

Lemaire J., 1998, Les Mots du couple, Petite Bibliothèque Payot, p. 58.

Perrot, E. & Lai G., Incidences de la co-thérapie sur la psychothérapie d’un groupe de psychotiques,  Soc Psychiatry (1967) 1: 182.

Wendland J. et coll, La cothérapie : un setting privilégié pour le suivi thérapeutique Parents-bébé/jeune enfant, Presses Universitaires de France in La psychiatrie de l’enfant 2015/1 Vol. 58 | pages 53 à 84

Neuburger R. Cothérapie et coparentalité  in Thérapie familiale, Genève, 2015, 36, 4, 351-356

Neuburger R.  Le couple, le désirable et le périlleux, Payot éd. Paris 2014

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Neuburger R. Éthique de changement, éthique de choix, introduction à une thérapie familiale constructiviste In Systèmes, éthique, perspectives en thérapie familiale , sous la dir. De Y. Rey et B. Prieur, ESF, 1991.

Soulié M., la cothérapie, in Le  »Je  » et le  »nous » en thérapie de couple et en thérapie de famille Dialogue 2001 /4 (no 154)

Devereux G., Essais d’ethnopsychiatrie générale, Paris, Gallimard, 1970 (réédition poche, Paris, Gallimard, coll. « Tel », 1983),

Rey Y. et coll,  Traitement de famille en institution : le contre-paradoxe scindé » . in La thérapie familiale telle quelle…de la théorie à la pratique, chap.7 ESF 1983.

[1] Anatole France in « Les fous dans la littérature » Georges Londeix (Castor Astral éd. 1993)

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